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11 décembre 2007 2 11 /12 /décembre /2007 19:17
Le miroir est par définition un " verre étamé , ou métal poli, qui rend la ressemblance des objets qu’on lui présente ". Il a été représenté en peinture en même temps que la perspective, c’est à dire à la Renaissance, et il n’a cessé de l’être jusqu’à nos jours. Les peintres n’ont pas hésité à lui donner un sens très fort car il fait explicitement intervenir le regard.


 Narcisse


Narcisse.jpg

Lorsque Narcisse cherche son reflet dans l’eau, il est en quête de son identité. Narcisse cherche à se reconnaître et en même temps son reflet lui échappe, il est flou et lorsqu’il le touche l’image s’évanouit.

 
Dans le " Narcisse " de Caravage, on le voit s’observant dans l’eau. Cependant il ne voit de lui qu’une image fausse, déformée, vieillie. " Or dans l’obscur, la face est peu lisible,  amère, et les membres grossiers, le vêtement même a changé de couleur ; éteint, fané, noirci, comme une livrée de deuil " (Jean Paris p245). Narcisse ne peut se voir tel qu’il est ; le miroir lui livre une image étrangère, autre, en effet " se connaître, inévitablement c’est se connaître double, puisque c’est connaître qu’on se connaît connaissant, et par cette distance instaurée dans l’être, admettre une objectivité qui tout ensemble fonde et prolonge les alentours(J.Paris, l’espace et le regard p.246). Il ne peut donc pas exister d’images identiques de nous-même ; le miroir est un autre côté de nous, un autre côté du temps. Le miroir est une ouverture sur le monde, sur la connaissance, et en même temps une fermeture. Je me vois dans ce reflet, et en même temps ce double, ce n’est pas moi, c’est une illusion, une apparition éphémère de moi.


L'autoportrait un miroir du regard

Dans l’autoportrait, le problème du miroir intervient irrémédiablement. Quelle position va adopter le peintre dans le miroir ? Beaucoup de peintres, pour ces raisons techniques et pratiques, se représentent de trois-quart. Cela leur permet de se regarder tout à leur aise dans la glace et de se peindre en même temps. Ils donnent alors d’eux une représentation assez conventionnelle et s’offrent aux regards des autre, tout en s’y mettant à distance. Pourtant l’autoportrait est une pratique très interessante puisque le peintre nous livre un regard sur lui-même. En faisant son autoportrait, il est obligé d’analyser son propre état d’homme et de peintre ; le regard que nous voyons de lui, s’adresse à lui-même mais aussi à nous par ricochet ; c’est le regard de Narcisse que nous recevons de plein fouet : " Il n’est point d’œil qui n’est indifférent à l’œil ". (Alain, Propos, p899).



Un artiste comme Rembrandt, nous livre avec ses autoportraits, une grande part de son univers et de son moi. Tout au long de sa vie de peintre, il s’est scruté, observé, et il donne de lui une image différente à chaque âge de la vie. S’il se peint l’air hautain et fier, dans ses plus beaux habits, ou même costumé, pendant sa jeunesse, à la fin de sa vie son regard change, il devient sobre, calme, empli de sagesse. Ses portraits subissent la marque du temps qui passe, de la peau qui vieillit, du regard qui se voile.




Bien sûr Rembrandt nous livre une part de son moi, mais il garde encore son secret :la touche est diluée, s’évanouit, pour montrer la fugacité du temps de l’instant, la vie intérieure, l’instantané de la pose. Son regard agit sur nous comme le regard réel d’un homme qui a vécu, qui connaît la profondeur des choses. C’est un regard intemporel, qui semble venir de loin, et qui continue à nous regarder éternellement. On ressent une forte attraction et un échange réel entre le spectateur et l’artiste ; mais c’est l’artiste qui pose son regard sur nous et sur l’ignorance du monde, et non nous. " le peintre, à celui qui doit être devant son tableau, donne quelque chose qui, dans toute une partie, au moins de la peinture, pourrait se résumer ainsi : " Tu veux regarder ? Et bien vois donc ça ! "Il donne quelque chose en pâture à l’œil, mais il invite celui auquel le tableau est présenté à déposer là son regard, comme on dépose les armes ".(Lacan, Séminaire p.116)


Van-Gogh01.jpg

Lorsque Van Gogh décide de faire son portrait, il ne le fait pas dans le même but que Rembrandt ; ce qu’il cherche c’est une confrontation directe avec lui-même ; c’est réellement le face à face de Narcisse avec son double, la quête de son identité. C’est pour cela qu’il n’hésite pas à se peindre de face, dans des couleurs très vives, presque agressives pour l’œil. Tout son être est transformé par ses touches tournoyantes de peinture vive. Van Gogh se cherche, et pourtant quelque part il ne se voit pas ; son portrait n’est que le reflet de son être blessé, prêt à subir une nouvelle crise. Tout au long de sa vie il se peint de la même manière, avec les mêmes couleurs. On ne le voit pratiquement pas vieillir ; sa peinture est pleine de fougue et correspond bien à son regard perçant et dur sur lui-même.Lorsqu’on regarde ses tableaux on ne sent pas sous l’emprise de son regard, c’est tout son visage qu’il nous livre, un visage qui ressemble à un bloc de pierre. Un visage et un moi qui restent insondables.



Le regard du peintre dans le miroir


Mais le miroir ne sert pas qu’à capter le regard de Narcisse. Si l’on considère le tableau " Giovanni Arnolfini et sa femme " (1434) où le miroir, placé au centre, renvoie l’image des époux Arnolfini de dos, et celle du peintre, on comprend sue Van Eyck " réfléchit " sur l’envers du tableau et par conséquent sur l’envers du réel. Le spectateur, est d’abord attiré par l’ensemble du tableau, et non pas par ce mini miroir qui ne renvoie qu’une réalité miniaturisée et déformée. Il y a un double jeu de trompe l’œil. Notre regard s’atttarde sur la pièce décorée, sur le lustre, sur l’épouse Arnolfini, et est trompé par cette réalité. " Ce sont des miroirs, oui des miroirs et non point des peintures " (Lucas de Heere). Il faut faire l’effort d’aller plus loin dans la vision et de regarder de près le miroir déformant. Van Eyck a noté l’inscription " Joannes de Eyck fuit hic "


Arnolfini.jpg

 Il insiste sur le fait que ce tableau a été fait par lui, qu’il est présent dans l’espace (" Johannes Van Eyck était là "), même si on a du mal à le voir. Nous devons faire l’effort de replacer le peintre dans la pièce.
Miroir-Van-Eyck.jpg


Or, lorsque nous regardons le tableau, le peintre est absent, et c’est nous qui sommes à sa place ! Van Eyck nous met " à la place " du peintre, et
pour ce faire il trompe notre vision en recréant tout un luxe de détails qui nous fascinent. Il y a manipulation de l’œil, le tableau est un " piège à regard ". D’abord je suis regardé par l’époux Arnolfini et moi-même je regarde le tableau, ensuite c’est le peintre qui me regarde du fond de cette pièce, c’est réellement lui mon écho, l’Autre, qui me fait prendre conscience de mon moi. Je suis donc à la fois un spectateur de ce tableau et en même temps je deviens acteur, puisque la place où je me trouve est précisément celle qui était occupée par le peintre.

Dans « Le prêteur et sa femme » (1594) de Quentin de Metsys, on est d’abord séduit par l’activité, la réussite sociale du jeune couple mais on sent bien vite que le peintre veut nous montrer autre chose que ce leurre. Sur la table est posé un miroir, dont la forme s’intègre bien avec les objets alentour. En regardant de plus près on voit le reflet d’une fenêtre et d’un homme. Cet homme au chapeau rouge semble regarder dehors, mais qui est-il ?Miroir-Quentin.jpg

Cette fenêtre, cet homme semblent annoncer un mauvais présage. Que voit cet homme derrière la fenêtre, voit-il l’avenir, la mort ? Le miroir a le pouvoir de dire la vérité, de voir plus loin que l’apparence ; on s’interroge sur le sort de ce couple uni et heureux, aveugle  sur leur avenir. Ceux-ci ne s’occupent que de leurs affaires, ils ne nous voient pas, pas plus qu’ils ne voient cet homme. Quentin Metsys joue ici sur l’instant arrêté mais qui annonce déjà sa fin.

Il s’agit donc d’une vanité : ce couple ne pense qu’à accumuler et à compter leur argent sans voir le sort qui les attend.


Quentin-Metsy.jpg



Dans les " Ménines " (1656) de Vélasquez, on se retrouve convoqué dans la pièce. Cette fois, le peintre est là dans l’assistance et il observe quelque chose, mais quoi ? Est-ce nous que le peintre scrute, interroge ? Sommes nous le modèle du peintre ? Il faut faire en effort d’observation pour s’apercevoir qu’au fond de la pièce dans la semi obscurité se trouve un miroir aux reflets flous ; cette pièce cache un secret, une présence. Notre regard se dirige vers le fond, cet endroit sombre et l’on voit alors deux personnages, un féminin et un masculin, qui sont en fait les acteurs principaux de la scène : le roi et la reine.


M--nines.jpg

Nous sommes mis à leur place et ces deux personnes, troubles dans le miroir, nous regardent, mais d’une manière lointaine et incertaine ; le spectateur doute de l’existence des choses, comme si il allait lui-même se diluer dans le tableau. " Cette manière lyrique et suggestive de sentir le mystère de l’existence est ce qui fit de lui le premier peintre moderne. " (Lafuente Ferrari p.113)Roi-et-reine.jpg
Chez Vermeer et chez beaucoup de peintres hollandais de la même époque, le miroir a permis de peindre les choses de manière différente. Dans " L’atelier du peintre " (1665), Vermeer se représente de dos, peignant son modèle. Il a dû utiliser deux miroirs se regardant l’un l’autre afin de se peindre de dos, et ces deux miroirs ont reconstruit l’espace. Ils lui ont permis de voir un autre aspect de la réalité : il se trouve donc de l’autre côté de la réalité, de l’autre côté du miroir, comme si la personne qu’il peignait était une personne étrangère. Là encore nous sommes introduits dans un atelier, et c’est l’atelier du peintre. Nous éprouvons un sentiment d’intrusion. Nous sommes conviés à regarder cette scène et pourtant nous nous sentons exclus, puisque le peintre est de dos, qu’il ne nous regarde même pas. Il y a dans toute la scène quelque chose de silencieux, de mystérieux ; le peintre  nous montre son activité quotidienne d’observation du modèle, de sa muse. Nous sommes entièrement conviés à participer à son activité mais en même temps nous nous sentons exclus. Ce tableau est finalement un obstacle au regard, une réelle abstraction.

Atelier-peintre.jpg

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Published by Sophie Colmerauer - dans Analyse oeuvres
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commentaires

oliver 25/04/2008 11:54

Site TRES intéressant ! Analyse pertinente et riche, bien que des fois un peu courte.
Super moment de lecture et d'enrichissement.
Merci
Olivier, étudiant CPGE HEC.

Sophie Colmerauer 15/03/2012 06:14



Je répond un peu tard à votre commentaire, mais que veut dire CPGE HEC, ce sont des études de commerce?


 


sophie



Profil

  • Sophie Colmerauer
  • J'ai eu une expérience variée, restauration à l'Ecole de la Cambre à Bruxelles, licence d'Arts plastiques à Aix en Provence. Actuellement j'enseigne à Marseille.
  • J'ai eu une expérience variée, restauration à l'Ecole de la Cambre à Bruxelles, licence d'Arts plastiques à Aix en Provence. Actuellement j'enseigne à Marseille.

Ma peinture

Ma peinture s’inspire de la nature avec les couches successives des sédiments, grattés, recomposés. J’utilise l’acrylique, qui permet la superposition de couleurs comme en sérigraphie avec parfois l’utilisation de pochoirs. Des couleurs vives, du rouge, du vert, du bleu en sous couches puis du noir et du blanc par superposition, glacis, empreintes, ou grattage. Mes derniers tableaux sont souvent sous forme de diptyques ou triptyques, ce qui leur donne une certaine spatialité. Ils invitent ainsi le spectateur à observer la mémoire du temps qui passe.

Si vous voulez me contacter :
sophie.colmerauer@free.fr