Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 19:20

                                                  

Quelle est l'utilisation du corps dans l'Art sur la période 1945-1965? J'ai choisi de développer trois thèmes communs à trois artistes différents : Messagier, Fontana et Karel Appel et ensuite de regarder les choix spécifiques de chacun.

Les thèmes communs sont l'investissement du corps même du créateur, le rapport de notre propre corps avec l'oeuvre, et enfin les évocations du corps dans les formes représentées ou suggérées.

 

Notons que les trois artistes choisis sont européens mais de nationalité différentes : Messagier est français, Fontana, italien et Karel Appel est hollandais. Messagier et Fontana ont développé une pratique de la peinture gestuelle; cependant Fontana se distingue de Messagier par ses premières expériences dans le domaine du spatialisme. Enfin Karel Appel fait partie du groupe COBRA des années 1948-1951. Ce mouvement artistique exalte toutes les formes de création spontanée ( arts primitifs et populaires, art brut, dessins d'enfants) et s'est créé en réaction contre l'art officiel de l'époque.

Notons encore que la peinture d'un Messagier ou d'un Fontana est très reconnaissable : l'un barbouillant sa toile d'un tourbillonnement de formes évoquées par les traces du pinceau, l'autre au contraire se limitant à un geste simple et provocateur lacérant sa toile. Karel Appel, lui, est encore figuratif : il évoque des personnages par des couleurs vives et des griffonnages expressifs.

 

 

Abordons maintenant nos thèmes, le premier étant l'investissement du corps du créateur ; je prendrai pour chaque artiste un seul tableau, étayant au mieux ma réflexion.

Ainsi pour Fontana j'ai choisi une Concetto spatiale de 1959/ «Attente», qui est une acrylique sur toile.

Lorsque Fontana grave son geste dans la toile, c'est un geste très simple mais qui demande une grande maîtrise de son corps et une totale concentration. Il y aura trois moments importants: l'avant qui est une introspection de la surface de la toile, puis le moment où il pose la lame à un point précis,enfin l'acte crucial : la lame déchire le tissu, l'artiste faisant un geste rapide et vigoureux, de haut en bas ; il y a donc un contact avec la toile qui ressemble à un combat, l'artiste lutte avec elle et doit réussir son geste. Cela rappelle les Arts Martiaux car il y a une réelle mise en condition, un contact avec l'adversaire qui est bref mais calculé. Ce qui est intéressant c'est qu'il est arrivé que Fontana ne déchire que partiellement la surface de la toile : A-t-il raté son geste ou bien était-ce calculé? En tout cas cette toile déchirée garde en elle l'empreinte d'un geste, et c'est ce qui lui donne d'ailleurs sa force, la mémoire du corps de l'artiste. Dans la toile choisie, nous avons deux déchirures identiques, de même taille mais inclinées différemment, Fontana a donc totalement maîtrisé son geste, puisqu'il a su par deux inclinaisons différentes fendre le tissu de manière identique. N'oublions pas non plus qu'il travaille son geste debout, la toile étant déjà tendue sur le châssis.

 

Examinons maintenant une toile de Messagier : «Antichambre pour une plage», 1960,

191x221.

Messagier

Nous avons ici un tout autre geste, c'est un geste tourbillonnant, la surface de la toile est totalement investie. Messagier a utilisé un large pinceau et par de grands gestes rapides et énergiques il s'est laissé aller dans son impulsion. Nous ne sommes pas devant un geste simple et maitrisé : l'artiste tantôt fait de larges mouvements, tantôt des plus petits et plus rapides. Sans doute l'artiste pose-t-il sa toile au sol, puis il travaille penché avec un grand pinceau; en tout cas sa toile est grande, il est obligé sans cesse de se déplacer, de parcourir cet espace pictural au fur et à mesure de son travail.

De plus, lorsqu'il commence son geste il ne peut l'arrêter au milieu, il doit bien le calculer de façon à ne pas se laisser subordonner par la dimension de sa toile; il y a donc là un réel travail physique. En effet c'est le corps entier qui travaille et pas simplement sa main et son poignet ; l'artiste fait travailler tout son bras pour effectuer son geste mais il doit aussi se baisser, marcher, se relever...

 

Par contre pour Karel Appel on n'a pas la même approche du travail vu que celui-ci travaille souvent sur de petits formats ; prenons comme exemple son tableau de 1959, «Attente à deux », gouache et pastel sur papier, 50x64, on se rend compte que le geste est différent, léger, souple, esquissé; vu la taille de son support, il a pu exécuter son dessin assis, son geste n'engage que son poignet et peut-être aussi son avant-bras. Ce qui est intéressant c'est ce laisser-aller, ce griffonnage qui garde les traces des dessins d'enfant. Karel Appel utilise certainement son subconscient, une sorte d'écriture automatique pour faire son dessin. Son dessin est très dynamique, on sent la fougue de l'artiste et sa joie de vivre.

 

Karel Appel

 

 

Le thème suivant est celui du rapport du corps du spectateur avec l'oeuvre. Si on regarde le tableau de Fontana, on remarque que celui-ci se rapproche d'une sculpture : la forme du châssis n'est pas rectangulaire mais présente deux bords courbes et deux autres rectilignes mais non parallèles. Le spectateur est donc confronté à cet objet qui n'est pas une fenêtre sur le monde mais plutôt un écran blanc qui neutralise l'espace. Cet objet énigmatique et un peu moins grand que la taille d'un homme présente deux déchirures; le spectateur s'interroge donc sur ce tableau qui fait le lien entre deux espaces : le devant du tableau et l'arrière de celui-ci. Afin de mieux cerner le mystère de l'oeuvre, il va contourner l'objet, essayer d'en saisir les limites, la surface, s'approcher de lui pour examiner ses déchirures.

 

Il va y avoir une projection du corps du spectateur dans l'espace de l'oeuvre; le spectateur ne peut pas rester indifférent à ce mouvement d'élan; cette dynamique interne à l'oeuvre est produite par l'inclinaison par l'inclinaison des deux déchirures et la forme même de l'oeuvre qui peut rappeler celle d'un buste.

En ce qui concerne la toile de Messagier, le spectateur se retrouve submergé dans un tourbillon de formes; cette toile rectangulaire est de grande dimension, le spectateur ne peut donc pas la dominer, il peut se projeter mentalement dans cet univers et se perdre dans ce brouillage de formes; le tableau va dégager pour lui une impression de chaleur, de tumultes ainsi que de vie.

Le tableau de Karel Appel est lui très petit, le spectateur n'est donc pas ébloui, son corps n'est pas en gagé dans cette autre dimension; il y a cependant l'utilisation des couleurs vives et la représentation de deux personnages de sexe opposés qui dégagent chez le spectateur une sensation de chaleur et de violence.

 

Le troisième thème à étudier est l'évocation du corps humain par l'artiste :

Chez Fontana il est inévitable de ne pas penser à une blessure dans la chair de l'oeuvre; le tissu représente donc la peau humaine et les déchirures des cicatrices. De plus Fontana a utilisé ici des formes courbes pour son châssis et ces lignes sont bien celles du corps humain. La forme générale du châssis peut rappeler comme on l'a vu précédemment un buste d'homme. Dans les deux fentes, on peut voir aussi deux plis de peau, deux personnages, deux yeux ou bien deux sexes ? Le chiffre deux est important car c'est un chiffre interne à l'être vivant; de plus par ce chiffre, Fontana instaure un dialogue entre ces deux fentes : elles acquièrent une âme et s'affrontent l'une contre l'autre.

Pour Messagier, ce tourbillonnement de formes rappelle une masse de cheveux de par sa texture, sa couleur et son déploiement. Chaque poil du pinceau a laissé une trace qui peut être celle d'un cheveu. De plus si on regarde de plus près la composition du tableau, on voit bien deux masses générales qui peuvent évoquer deux têtes ou bien deux seins ? La couleur utilisée rappelle celle de la peau, le titre « Antichambre pour une plage » nous indique que le peintre a voulu évoquer un ensemble de corps dévêtus sur du sable. L'ensemble donne une impression de mouvements, d'une masse de corps évoqués mais non reconnaissables.

 

Chez Karel Appel, il y a bien une allusion précise à deux personnages différents et certainement de sexes opposés. Il utilise un répertoire de signes et de formes connues; ces deux personnages ont une énorme tête et chacun deux pieds bien distincts. Ce qui frappe dans leur visage, c'est cet oeil énorme, et cette bouche rouge presque verticale; Karel Appel leur donne une expression grimaçante et presque agressive, mais c'est à nous de reconstituer mentalement ces visages bizarres et informes.

Si on regarde de plus près ces personnages, on s'aperçoit qu'ils n'ont pas de bras, ou bien que ceux-ci suivent les lignes du corps; le personnage de droite est certainement une femme par ce symbole reconnaissable qu'est le cercle et qui peut évoquer son ventre, son utérus ou bien le bébé qu'elle attend; s'il s'agit d'un bébé, cela pourrait expliquer le titre : « Attente à deux » de la naissance de l'enfant. L'homme, lui, est symbolisé par cet énorme sexe que l'on retrouve dans d'autres dessins de Karel Appel comme celui de 1958, « En conversation ». Mais ce sexe pourrait tout aussi bien être l'évocation d'un nouveau né que le père porterait dans ses bras; en tout cas les deux personnages attendent un même événement et se dirigent dans une même direction; elles ne sont pas en face à face mais présentées de profil, l'une derrière l'autre.

Karel Appel a utilisé des signes très simples mais en même temps évocateurs; il veut ainsi laisser planer un doute sur l'identité des personnages et leur raison d'être. Les couleurs employées sont très vives, le rouge évoquant les deux bouches des personnages, le cerne noir leur silhouette, le bleu certainement leurs habits; enfin le rose et le blanc évoquant la peau, la chair humaine.

Ces deux personnages présentés de profil peuvent rappeler les bas reliefs égyptiens; ils sont impersonnels mais nous racontent un histoire, un événement de la vie humaine. Ce sont finalement des symboles, mais qui utilisent tout le répertoire de signes du monde de l'enfance.

 

 

J'ai choisi ces trois tableaux parce qu'ils sont contemporains (1959/60) et parce qu'ils jouent tous sur le nombre deux mais différemment. En effet le concept de dualité est interne à l'être vivant évolué et donc à l'être humain. Notre corps est entièrement symétrique suivant un axe vertical et de plus nous sommes le résultat de deux cellules différentes mises en commun. Il y a donc en nous une dualité basée sur le semblable et une autre sur la différence. Chez Fontana on a deux déchirures semblables qui illustrent le concept de la symétrie dans le corps alors que chez Messagier et Karel Appel, c'est plutôt le concept de la différence qui est illustré. En effet dans le tableau de Messagier, la masse de droite est plus importante et domine celle de gauche alors que pour Karel Appel, c'est le personnage de gauche le plus important. La relation entre des deux masses différentes donne l'équilibre général de la composition.

 

Nous conclurons cette étude en soulignant que nous avons choisi des créateurs qui n'ont pas utilisé ni représenté le corps de façon aussi évidente que Pollock, précurseur de la peinture gestuelle ou Klein dans ses Anthropométries. Mais, comme nous l'avons démontré, chaque artiste a développé une thématique du corps plus qu'une autre. Ainsi Messagier est celui qui investit le plus son corps dans la création de son tableau, Fontana, lui, instaure un rapport entre son oeuvre, l'espace et le spectateur, enfin, Karel Appel est celui qui évoque plus le corps par des signes, des symboles et des couleurs. Tous trois, très différents, se complètent bien dans leur approche du corps dans l'Art.

  

Partager cet article

Repost 0
Published by Sophie Colmerauer - dans Pédagogie
commenter cet article

commentaires

Profil

  • Sophie Colmerauer
  • J'ai eu une expérience variée, restauration à l'Ecole de la Cambre à Bruxelles, licence d'Arts plastiques à Aix en Provence. Actuellement j'enseigne à Marseille.
  • J'ai eu une expérience variée, restauration à l'Ecole de la Cambre à Bruxelles, licence d'Arts plastiques à Aix en Provence. Actuellement j'enseigne à Marseille.

Ma peinture

Ma peinture s’inspire de la nature avec les couches successives des sédiments, grattés, recomposés. J’utilise l’acrylique, qui permet la superposition de couleurs comme en sérigraphie avec parfois l’utilisation de pochoirs. Des couleurs vives, du rouge, du vert, du bleu en sous couches puis du noir et du blanc par superposition, glacis, empreintes, ou grattage. Mes derniers tableaux sont souvent sous forme de diptyques ou triptyques, ce qui leur donne une certaine spatialité. Ils invitent ainsi le spectateur à observer la mémoire du temps qui passe.

Si vous voulez me contacter :
sophie.colmerauer@free.fr